Encore un tour…

Le 15 août 2026, j’ai pris le départ de l’Embrunman, l’un des triathlons longue distance les plus exigeants. 3,8 km de natation, 188 km de vélo à travers les Alpes et un marathon pour terminer. Parmi toutes les images de cette journée, une ascension reste gravée plus profondément que les autres : celle du col d’Izoard.

Voici mon récit de cette journée.

« Je prends le virage à gauche. La route commence à se cabrer.
Je le sens avant même de regarder mon compteur. Il faut descendre une dent, puis une autre. Devant moi, les vélos s’étirent sur la route et chacun semble soudain rentrer dans sa propre course.
Je sais ce qui commence.
L’Izoard.
Depuis des mois, ce nom accompagne mes entraînements. Il est omniprésent, dans les conversations avec mon coach, dans les récits de ceux qui ont déjà gravi le sommet, mais aussi dans le souvenir amer qu’il m’a laissé il y a quelques semaines.
Aujourd’hui, j’ai une revanche à prendre.
Début juillet, je m’y suis confronté lors d’un stage de triathlon organisé par Guillaume, et j’en garde un mauvais souvenir. Nous avions roulé toute la matinée, gravi le col Agnel, et l’Izoard arrivait en début d’après-midi.
J’étais épuisé.
Plusieurs jours de stage à enchaîner les trois disciplines avaient mis mon corps et mon mental à rude épreuve. Les filles qui participaient à cette semaine sportive avaient un niveau supérieur au mien. Leur énergie communicative me stimulait, mais je sentais le poids des années. Je me retrouvais face à mes limites, mais aussi face à la fatigue accumulée ces derniers mois, due à un rythme de travail harassant.
Ce jour-là, j’avais mis pied à terre plusieurs fois.
Je ne m’étais pas senti au niveau d’une telle ascension.
Aujourd’hui, l’Izoard est à nouveau devant moi.
Je lève les yeux.
Quelque part là-haut, à 2 360 mètres, il y a ce panneau que je rêve d’atteindre une nouvelle fois. Mais pour l’instant, je ne veux pas penser au sommet.
Seulement au prochain kilomètre.
Kilomètre 1.
Mes jambes tournent encore correctement. Je cherche immédiatement le rythme que je pourrai tenir longtemps. Ne pas suivre celui qui me dépasse. Ne pas répondre à celui qui accélère.
Rester dans ma course.
Depuis combien de temps suis-je parti ?
Quelques heures seulement.
Et pourtant, le départ me paraît déjà appartenir à une autre journée.
Ce matin, Embrun dormait encore lorsque nous sommes entrés dans l’eau.
Il faisait nuit.
Je revois les silhouettes autour de moi, les bonnets, les combinaisons, les lumières sur les berges. Je me souviens surtout de cette pensée, juste avant de partir :
Cette fois, j’y suis.
Des mois à parler de l’Embrunman. Des années que j’entends parler du mythe.
Des mois à m’entraîner pour lui.
Et soudain, plus rien à préparer.
Il fallait simplement avancer.
Je reviens à l’Izoard.
Un cycliste me dépasse.
Puis un autre.
Je les laisse partir.
La montagne, elle, ne partira pas.
Kilomètre 2.
La pente se durcit légèrement.
J’ai soif.
Je sens le soleil dans ma nuque. Mon dos commence à brûler. Il doit être onze heures et, malgré l’altitude, la chaleur augmente. Mes bidons sont vides depuis un moment. Je ne me suis pas arrêté au dernier ravitaillement et je commence à le regretter sérieusement.
Je regarde devant moi.
Il reste encore beaucoup trop de kilomètres avant le sommet pour commencer à les compter. Alors je pense à autre chose.
À tout ce que j’ai déjà parcouru aujourd’hui.
La natation.
Les premiers kilomètres de vélo.
Les premières montagnes.

Les heures passées sur cette selle.
Et cette drôle de sensation qui m’accompagne depuis le matin : celle d’avancer vers quelque chose d’immense sans jamais pouvoir l’embrasser entièrement.
L’Embrunman est trop grand pour être pensé dans sa totalité.
Si je pense aux kilomètres qu’il me reste à vélo, je me fais peur.
Si je pense au marathon qui m’attend encore à Embrun, cela devient presque absurde.
Alors je reviens à ce que je peux maîtriser.
Un tour de pédale.
Puis un autre.
Cette roue qui tourne, encore et encore.
Comme les épreuves qui s’enchaînent, année après année, alors qu’à chaque fin de course je me répète intérieurement :
« Plus jamais. »
Et pourtant, je recommence.
Toujours.
Comme si, derrière ces défis successifs, se cachait une envie plus profonde : que rien ne s’arrête vraiment. Que le mouvement continue. Que cette roue ne cesse jamais de tourner.
Peut-être parce que c’est précisément là, dans ce mouvement infini, que je me sens à ma place. Présent.
Vivant.
Une petite borne blanche apparaît au bord de la route.
Kilomètre 3.
Plus que…
Non.
Je refuse de faire le calcul.
Pas encore.
Le ciel d’un bleu éclatant surplombe les champs fraîchement moissonnés. Les pics rocheux qui s’élèvent vers le ciel se font de plus en plus présents et la route serpente dans ce paysage montagnard qui nous remet à notre place : simples humains, minuscules dans un décor qui devient peu à peu plus hostile.
Je sens les gouttes de sueur couler dans mon dos.
Je ne me rappelle plus à quel kilomètre se trouve le prochain ravitaillement. Ma gorge devient de plus en plus sèche.
Pourtant, de l’eau, j’en ai bu ce matin.
Des tasses entières.
Lorsque le départ a été donné, nous étions près de mille athlètes à nous lancer dans la nuit pour parcourir les 3,8 kilomètres de natation.
Nager dans le noir.
Essayer d’abord de trouver son espace au milieu des autres, avancer malgré les coups de bras, les coups de jambes. Chercher son souffle. Relever la tête pour tenter de se repérer dans cette obscurité encore amplifiée par mes lunettes fumées. Avaler de l’eau, la recracher, tousser.
Et continuer d’avancer.
Pendant le premier kilomètre, je n’ai presque pas nagé.
J’ai lutté.
Contre les autres, contre l’eau, contre cette nuit dans laquelle je ne parvenais pas à trouver mes repères.
Puis, peu à peu, quelque chose s’est apaisé.
J’ai enfin trouvé mon rythme.
J’ai allongé mon crawl, commencé à distinguer les bouées numérotées et calé ma respiration tous les trois temps.
Le calme s’est installé.
Les centaines de mètres ont alors défilé avec régularité.
À chaque fois que je relevais la tête, le paysage changeait imperceptiblement.
Les contours du lac m’apparaissaient plus clairement. La masse sombre des montagnes commençait à se découper sous un ciel qui pâlissait. Mes repères devenaient plus nets.
La nuit s’effaçait.
Et avec elle, l’angoisse du départ.
Je nageais enfin.
Quelques heures plus tard, sur les premières pentes de l’Izoard, je donnerais cher pour quelques gorgées de cette eau que je m’efforçais alors de ne pas avaler.

Ma bouche est sèche.
Je passe ma langue sur mes lèvres.
Rien.
Je saisis malgré tout l’un de mes bidons et le porte à ma bouche, comme si quelques gouttes avaient pu miraculeusement réapparaître au fond.
Je le sais vide.
Je le presse quand même.
Pas une goutte.
Devant moi, la route continue de monter.
Kilomètre 4.
6 à 7% peut-être.
Je réussis à maintenir entre soixante et soixante-dix tours de pédale par minute. Je sens l’effort dans mes cuisses, sans atteindre encore la brûlure.
Je surveille mes pulsations.
Ne pas dépasser 160.
Et surtout, faire preuve de patience.
Je m’efforce d’être régulier. De ne pas me laisser entraîner par ceux qui me dépassent. De ne pas lutter contre la pente, mais de l’accepter.
Je suis entraîné.
Cette pensée me rassure.
Je ne suis plus celui qui, quelques semaines plus tôt, mettait pied à terre dans cette même montagne, épuisé, doutant de sa capacité à arriver là-haut.
Aujourd’hui, je sais pourquoi je suis là.
Autour de moi, les visages sont marqués par l’effort. Nous ne parlons presque pas. Chacun économise son souffle, enfermé dans sa propre ascension. Mais lorsque nos regards se croisent, quelque chose passe.
Une forme de compréhension silencieuse.
Nous savons tous ce que nous sommes en train de vivre.
La route est droite maintenant, toujours aussi pentue. Au loin, j’aperçois les premières maisons d’un village.
Le ravitaillement, peut-être ?
J’essaie de me souvenir du parcours.
Il me semble qu’il y a une fontaine. Au pire, je pourrai m’y arrêter, remplir mes bidons, me rafraîchir.
Plus je m’approche, plus les spectateurs sont nombreux.
Les encouragements remplacent peu à peu le silence de la montagne. Des voix nous appellent, applaudissent, accompagnent chaque coup de pédale supplémentaire.
Puis j’aperçois un regroupement.
Des tables.
Des bénévoles.
Enfin.
Je tends la main et arrache presque une bouteille d’eau à l’un d’eux.
Je bois.
Longuement.
Ma gorge avale tout ce qu’elle peut.
Puis je renverse le reste de la bouteille sur ma tête et dans ma nuque.
L’eau fraîche ruisselle dans mon dos.
Pendant quelques secondes, elle emporte avec elle une partie de la chaleur et de la fatigue accumulées depuis ce matin.
Je remplis mes bidons, glisse une pastille d’électrolytes dans chacun.
Le bruit caractéristique des comprimés qui commencent à se dissoudre accompagne mes premiers tours de roue.
Je repars.
Pas question de rester là davantage.
Le sommet m’attend.
Et il est encore loin.
Kilomètre 5.
Malgré la pente qui s’accentue, mon moral remonte.
Je sens mon corps comme rechargé en énergie. Je double quelques concurrents, surveille mes constantes. Tout va bien.

Je termine la banane prise quelques mètres plus bas.
Ce goût me ramène quelques heures en arrière, à la sortie de la natation.
Encore mouillé, j’enlevais ma combinaison tout en traversant le parc à vélo. Il fallait déjà penser à la suite. Me sécher rapidement, enfiler mes chaussures, mettre mon casque, vérifier que je n’oubliais rien.
Et manger.
Reprendre des forces avant d’attaquer la deuxième étape de cette journée qui ne faisait que commencer.
Dès les premiers kilomètres, le parcours s’était révélé dans toute sa singularité.
La route des Puys ne nous avait laissé aucun répit. Des pentes vertigineuses se succédaient, la route serpentait dans un décor minéral et abrupt, et chaque mètre gagné nous offrait une vue spectaculaire sur le lac de Serre-Ponçon, immense étendue bleue tapissant le pied des Alpes.
Je me sentais bien.
Mes cuisses fournissaient la puissance nécessaire sans faire monter mon cœur dans le rouge. Je connaissais ce début de parcours et savais qu’après près d’une heure d’ascension nous attendait une longue descente vers Savines-le-Lac.
J’avais presque hâte d’y être.
Après l’effort lent et régulier de la montée, viendraient la vitesse, les virages, l’air frais sur le visage. Ces quelques minutes grisantes où le vélo semble soudain ne plus rien peser.
Ce matin-là, tout paraissait encore possible.
Mon corps répondait.
La journée était immense, mais elle ne m’effrayait pas encore.
Je termine ma banane et reviens à l’Izoard.
La pente, elle, ne s’est pas interrompue pendant mes souvenirs.
Je regarde mon compteur.
Toujours ces chiffres qui défilent lentement.
Je bois une longue gorgée.
Cette fois, mes bidons sont pleins.
Mes jambes tournent.
Mon cœur reste sous contrôle.
Je continue.
Kilomètre 6.
Les dernières habitations sont derrière nous maintenant, laissant place à une beauté plus sauvage, plus intense.
Les virages deviennent plus serrés. À chaque sortie de courbe, la pente semble s’accentuer encore. Les mélèzes qui bordent la route m’offrent parfois quelques secondes d’ombre et atténuent la morsure du soleil, mais je sens la sueur couler le long de mes tempes.
De temps en temps, presque machinalement, j’appuie sur la commande de mon dérailleur. Comme si j’espérais qu’il me reste encore un pignon.
Un peu de marge.
De quoi retrouver quelques tours de pédale.
Mais non.
Je suis déjà au maximum.
Les panneaux kilométriques annoncent maintenant les pourcentages.
8,8 %.
8,9 %.
Les chiffres ne mentent pas.
Pour maintenir ma cadence, je dois pousser davantage. Je surveille mon compteur. J’essaie de rester autour de 180 watts. Mes pulsations flirtent avec les 160.
Ne pas aller plus haut.
Ne pas se mettre dans le rouge.
Ne pas se faire avoir comme la dernière fois.
Je connais cette route.
Je connais maintenant ce qui m’attend derrière certains virages.
Et surtout, je sais ce qui s’est passé ici, quelques semaines plus tôt.
Une borne apparaît.
Je la reconnais avant même de lire les chiffres.
Mon regard reste fixé dessus quelques secondes tandis que je m’en approche.
Sommet : 5 kilomètres.
À partir de maintenant, je ne compte plus les kilomètres parcourus.

Je compte ceux qu’il me reste à tenir. C’est ici.
Exactement ici.
Début juillet, j’avais mis pied à terre. Je revois le geste.

Déclipser.
Poser un pied sur le bitume.
Puis l’autre.
Et ce sentiment bien plus douloureux que la fatigue elle-même : celui de ne plus être capable d’avancer.
Aujourd’hui, mes jambes brûlent davantage à chaque tour de pédale.
Mon cœur frappe fort.
La pente est toujours la même.
La montagne aussi.
Mais quelque chose a changé.
Moi, peut-être.
J’arrive à hauteur de la borne.
Cinq kilomètres.
Pendant une fraction de seconde, mon regard descend vers mes pédales.
Puis je relève la tête.
Je ne m’arrête pas.
Cette fois, je passe.
Je souffre.
Et cette souffrance, je la connais.
Cette lutte du corps contre les éléments. Cette brûlure dans les cuisses propre au cyclisme. Cette résistance contre laquelle il faut se battre pour maintenir l’allure.
Les centaines d’heures passées sur le vélo ces derniers mois prennent tout leur sens ici.
Elles me permettent de tenir.
D’avancer.
De ne pas m’arrêter.
Et c’est peut-être là que je me sens le plus vivant.
Dans l’effort, la présence occupe tout l’espace. Il n’y a plus de place pour ce qui était avant, ni pour ce qui viendra après. Seulement cette recherche d’un équilibre fragile entre la difficulté qui voudrait m’arrêter et cette roue qui, malgré tout, continue de tourner.
Encore un tour.
Puis un autre.
Quelque chose se tait alors en moi.
Cette petite voix qui cherche toujours une issue, qui propose de ralentir, de s’arrêter quelques instants, de remettre à plus tard.
Je la connais.
Elle était déjà là en juillet.
Cette fois, je ne l’écoute pas.
Je continue.
À mesure que je monte, tout se réduit à quelques sensations essentielles : mon souffle, mes jambes, le contact de mes mains sur le guidon, le bruit régulier de la chaîne.
Et la route.
Toujours la route.
Une nouvelle borne apparaît.
Sommet : 3 kilomètres.
Je cherche immédiatement le pourcentage.
1,4 %.
Enfin.
Presque du plat.
Je relève la tête.
Et je ne comprends pas.
Devant moi, une immense ligne droite s’élève à flanc de montagne. Vue d’ici, elle semble se redresser vers le ciel.
Je regarde de nouveau la borne.
1,4 %.
Puis la route.

Impossible.
Je souris presque de cette absurdité.
Mes jambes, elles, ne sourient pas.
Elles savent.
La route continue de monter.
Et elle semble ne jamais devoir finir.
Puis je comprends.
La route descend.
Je cesse de pédaler quelques secondes et reprends de la vitesse.
Enfin.
Pendant quelques centaines de mètres, je retrouve la fraîcheur de l’air sur mon corps trempé de sueur. Puis je relance les jambes. La cadence augmente, presque librement, et ce simple mouvement redonne un peu de vie à mes quadriceps meurtris par plus d’une heure d’effort intense.
Je profite de chaque seconde.
Je sais que cela ne durera pas.
Et, déjà, la route se redresse.
Brutalement.
Il faut se battre à nouveau.
La pente semble encore plus vicieuse qu’avant, comme si l’Izoard avait attendu que je reprenne quelques forces pour me rappeler que rien n’est terminé.
L’asphalte m’insulte.
Il me provoque.
Alors j’appuie.
Autour de moi, le paysage a complètement changé.
Les mélèzes ont disparu. Plus d’ombre, presque plus de végétation. Seulement la roche, les éboulis, la montagne nue.
Un décor minéral, immense, hostile.
Le vent se lève et ajoute encore à la rudesse de ces deux derniers kilomètres.
Je sais que la borne du dernier kilomètre ne sera pas annoncée.
Alors, pour la première fois depuis le début de l’ascension, je m’autorise à penser au sommet.
Je vais y arriver.
Cette pensée ne ressemble plus à un espoir.
Je le sais.
Si je garde cette cadence, si mes jambes continuent encore quelques minutes, je vais y arriver. Je dépasse quelques concurrents épuisés.
Certains sont descendus de leur vélo. Sur le bord de la route, ils étirent leurs jambes, essaient de faire passer les crampes avant de repartir.
Je les regarde.
Il y a quelques semaines, c’était moi.
Mais aujourd’hui, mes pieds restent accrochés aux pédales.
Je continue.
Un tour.
Puis un autre.
Et soudain, quelque chose change.
J’entends de la musique.
D’abord lointaine.
Puis des voix.
Des cris.
Des encouragements.
Le sommet n’est plus très loin.
Je me mets en danseuse.
Mes cuisses protestent immédiatement, mais je reste debout quelques secondes. Je tire sur le guidon, relance, me rassois, puis me remets en danseuse à la sortie du dernier virage.
Et là, je le vois.
Le panneau.
Celui auquel je pense depuis des mois.
Celui que j’avais imaginé pendant mes entraînements.
Celui qui, quelques semaines plus tôt, m’avait semblé inaccessible.
Je serre un peu plus fort mon guidon.

Encore quelques mètres.
Les voix deviennent plus fortes.
Je n’entends presque plus ma respiration. Je passe devant le panneau.
Col d’Izoard — 2 360 m.
J’y suis.

Mais l’Embrunman ne s’arrête pas au sommet de l’Izoard.
Il reste encore des heures de vélo, des kilomètres de montagne, des descentes, de la chaleur, de la fatigue à accumuler avant de retrouver Embrun.
Et puis il faudra courir.
Un marathon.
Quarante-deux kilomètres.
Rien que d’y penser, cela me paraît inhumain.
Comme si l’épreuve ne suffisait pas.
Comme s’il fallait, après avoir demandé au corps de nager 3,8 kilomètres puis de franchir les Alpes à vélo pendant des heures, lui imposer une nouvelle épreuve.
Une épreuve après l’épreuve.
Je ne veux pas y penser maintenant.
Alors je bascule de l’autre côté de l’Izoard et je continue.

Les heures suivantes finiront par se confondre. Les kilomètres, les ravitaillements, les montées, les descentes. La fatigue s’installe profondément, jusqu’à devenir une présence permanente.
Et pourtant, bien plus tard, lorsque je pose enfin mon vélo à Embrun, quelque chose d’inattendu se produit.

Je pars courir.
Mes jambes sont lourdes, bien sûr.
Mon corps est fatigué.
Mais il répond.
Je m’attendais presque à devoir le traîner jusqu’à l’arrivée. Je découvre au contraire qu’il sait encore avancer.
Alors je cours.
Je ne cherche plus à comprendre comment il est possible, après une telle journée, de demander encore cela à mes jambes.
Je cours.
Kilomètre après kilomètre.
Et plus le marathon avance, plus une forme d’étonnement se mêle à la fatigue.
Mon corps tient.
Ce corps que j’ai parfois trouvé trop vieux, trop fatigué. Celui dont j’ai douté quelques semaines plus tôt sur les pentes de l’Izoard.
Il était prêt.
Les centaines d’heures d’entraînement, les matins où il fallait partir alors que je serais volontiers resté au lit, les kilomètres de vélo, les longueurs de bassin, les sorties de course à pied, tous ces efforts dont je me demandais parfois à quoi ils servaient prennent soudain leur sens.
Ils m’ont préparé à cet instant.
Non pas à ne plus souffrir.
Mais à continuer malgré la souffrance.
Je comprends alors quelque chose que les chiffres d’un plan d’entraînement ne racontent pas. Le corps apprend.
Il mémorise.
Il s’adapte.
Et parfois, lorsqu’on lui demande ce qui nous paraissait impossible, il nous surprend.
Il continue.
Comme cette roue dans l’Izoard.
Encore un tour.
Puis un autre.
Jusqu’à ce que, des heures plus tard, il n’y ait plus de montagne à gravir, plus de kilomètres à compter, plus rien à économiser.
Seulement cette ligne devant moi.
La ligne d’arrivée de l’Embrunman.

Je la franchis.
Et cette fois, lorsque je me répète intérieurement : « Plus jamais. »
Je sais déjà que je ne dois pas tout à fait me croire. »

En mars 2026, un précédent récit de Vincent Lartigue consacré à la Mascareignes, à La Réunion, a été publié dans la revue Esprit Trail.